LE SYMBOLE PERDU - DAN BROWN

Publié le par Jean Barneche

Le symbole perdu - Dan Brown

 

 

 

Le livre «Le symbole perdu » du populaire auteur Dan Brown va au-delà d’une simple trilogie dans la foulée de deux romans antérieurs soient le « Code Da Vinci » et « Des Anges et Démons ».  Il s’agit d’abord d’un symbolisme de  « haute voltige » et ensuite d’une certaine leçon de sociologie de proximité face à une société américaine en quête de sens.  L’analyse de l’œuvre de Brown, spécialement son livre « Le symbole perdu », peut se limiter à son caractère romanesque.  Mais à bien y réfléchir, il soulève un certain nombre de principes intéressants au plan sociologique : d’abord la relation entre la science et la spiritualité, ensuite la dynamique du secret et finalement, le paradoxe entre bien et le mal. 

 


Synthèse du livre « Le symbole perdu »

 

Dan Brown pose sa problématique de la manière suivante : Peter Solomon, maçon d’exception, est kidnappé par un certain Mal’akh, maçon scélérat, lequel cherche à découvrir les secrets maçonniques accessibles uniquement au 33è degré de l’Ordre.  Les dits secrets sont perdus depuis l’antiquité judaïque pour tout individu n’ayant pas atteint ce sublime 33è degré.

 

Ces secrets ont été dissimulés quelque part dans Washington probablement par Georges Washington lui-même.  Un moyen privilégié d’y accéder consiste à décrypter un parcours codé, ce que le professeur Robert Langdon s’apprête résolument à faire.  Il s’exécute avec la coopération d’une scientiste soit Katherine, sœur de Peter Solomon. C’est dans ce contexte que les énigmes surgissent l’une après l’autre dans une phase temporelle, n’excédant pas une douzaine d’heures, aux alentours du Capitole.  La connaissance perdue sera-t-elle retrouvée ?   Dans cette tentative pour conquérir la vérité, quel moyen sera le plus utile : la science ou la spiritualité.

 

 

La relation entre la science et la spiritualité

 

Dan Brown fait ressortir habilement le paradoxe entre la science et la spiritualité car tous les hommes y sont confrontés un jour ou l’autre au cours de leur existence : faire confiance à la science ou à la spiritualité afin de se conforter dans ses croyances.  L’auteur pose ce paradoxe audacieux dans un pays où la controverse entre la science et la spiritualité n’a jamais été autant exacerbée.  Cette exacerbation tire probablement son origine des récents progrès technologiques américains dont l’expression ultime est sans doute l’aventure spatiale.  Juxtaposée à cela, une portion signifiante de la société américaine s’adonne à une consommation effrénée de propos religieux télévisés.  Grâce aux technologies de l’information, fruits de la science, des  « preachers » américains peuvent gravir des sommets inégalés.

 

Ce faisant, Dan Brown fait davantage qu’écrire un roman.  Il fonce à toute allure dans les carences éducatives de la société américaine qui s’est implicitement toujours méfiée de l’État pour assurer sa destinée.  La controverse américaine actuelle, entre le créationnisme ou le darwinisme, pour expliquer la naissance de l’homme, n’est qu’une facette,  parmi d’autres, du paradoxe entre la science et le spirituel.  Rappelons que la controverse, science-spiritualité, s’applique aux Américains dans une bonne mesure, mais elle vaut davantage dans d’autres pays du monde.  En effet, bon nombre de guerres observables sur la terre, à l’heure présente, cachent souvent un conflit provenant de valeurs spirituelles.

 

Dan Brown prend toujours soin de conclure, implicitement ou explicitement, qu’une société a naturellement besoin de la science et de la religion.  Souhaite-t-il, ce faisant, conforter certains de ses lecteurs ou éviter de les offusquer.  On ne le saura réellement jamais à moins que l’auteur le déclare lui-même.  Cela fait sans doute partie de sa liberté de citoyen et d’auteur de « best sellers »[1].

 

Si le monde a besoin à la fois de spiritualité et de science, le dosage adéquat entre ces deux éléments semble complexe.  Pour utiliser adéquatement l’un et l’autre, la notion de « force » peut être mise en exergue.  « La force est en toi » ou « la force est en Dieu ». Le concept de « force en soi » invite à la limite à se priver de Dieu.  Nous sommes alors dans le champ de l’athéisme.  La notion de « force en Dieu » invite à la limite à tout ramener vers lui.  Nous sommes alors dans le champ du religieux fondamentaliste.  L’homme est condamné à choisir l’un et l’autre.  Les personnages du roman de Dan Brown dégagent beaucoup de force personnelle dans le sens positif ou négatif du terme.  À cet égard, la franc-maçonnerie lui offre un terrain fertile car le concept de force intérieure occupe une portion signifiante de la réflexion maçonnique.

 

 

La dynamique du secret

 

Dès le départ, Dan Brown interroge le secret maçonnique, lequel est souvent l’objet de méfiance de la part de plusieurs profanes[2].  C’est ainsi que le concept de secret sert de point d’ancrage à l’anti-maçonnisme.  À cet égard, l’argumentaire est intéressant dans les deux sens.  Des non maçons attribuent un caractère déviant au secret maçonnique. Comment croire qu’une chose cachée soit fondamentalement bonne.  À l’inverse, les maçons considèrent le concept de secret comme un élément mobilisateur ou un facteur d’affiliation.  Ainsi, ils estiment le secret comme un générateur d’appropriation de leur Ordre ou d’appartenance à une communauté fraternelle, une sorte de fierté collective.  Quelle entreprise n’a aucun secret ? Allez voir un brasseur et demandez-lui sa recette de bière, diront les maçons.  Voyez s’il vous la donnera !

 

Le secret est un élément fondamental du fonctionnement de la société.  L’entreprise possède ses secrets d’affaires; elle est habituellement jalouse de ses listes de fournisseurs.  Le professionnel de la santé protégera les dossiers de ses patients, le professeur ne dévoilera pas les dossiers académiques de ses étudiants.  Quel pays n’a pas de secret d’État?  Le principe du secret est incontournable et inviolable.  Voilà pour le principe.  Néanmoins, il y a toujours danger d’une dérive.  Par exemple, certains services secrets peuvent se rendre jusqu’au crime.  C’est ainsi que la mesure d’une chose est parfois plus importante que la chose elle-même.  Comme tout ne peut être dit, le secret fait partie de la vie.  Mais ceux qui le pratiquent peuvent commettre l’excès.  Dans tous les cas, la notion de secret fascine et Dan Brown choisit à l’évidence de ne pas s’en priver.

 

 

Le paradoxe entre le bien et le mal

 

Le livre « Le symbole perdu » se comprend aussi dans le cadre du paradoxe du bien et du mal.  Mal’akh représente le mal et Peter Solomon peut traduire le bien.  Voilà une problématique aussi vieille que l’humanité.  Le christianisme la pose dès le paradis terrestre avec le fruit défendu.  Socrate, auteur grec antique, s’en est grandement inspiré.  Par conséquent, les réalités se comprennent mieux avec une réflexion paradoxale qu’il s’agisse du bien ou du mal, du vrai ou du faux, du beau ou du laid.  

 

Tout individu, pour apprendre à faire le bien, doit comprendre son opposé soit le mal.  Curieusement, on peut bien apprendre une chose par son contraire.  Vivre une guerre, avec ses atrocités, est inadmissible mais cela possède au moins le mérite de faire apprécier la paix.  Échanger avec un citoyen qui a vécu la guerre, c’est tout comprendre.  Et la pensée judéo-chrétienne a été largement forgée par le paradoxe du bien et du mal.  Une lecture de la bible l’illustre éloquemment, car les bons et les méchants pleuvent de toutes parts. Ainsi, l’œuvre de Dan Brown puise abondamment dans la pensée judéo-chrétienne.

 

 

Pourquoi choisir la franc-maçonnerie comme site d’action du roman ?

 

Pourquoi Dan Brown choisit-il la franc-maçonnerie dans son parcours romanesque ?  La franc-maçonnerie est un Ordre à la fois laïque, spirituel, ritualiste et non dogmatique.  Elle possède un caractère universel étant, à priori, répandue sur toute la surface de la terre, quoique sa densité, par exemple, dans certains pays asiatiques, soit extrêmement faible.  S’ajoute finalement le côté historiciste de la franc-maçonnerie.  Certains la font remonter aux bâtisseurs de cathédrale, d’autres aux ouvriers des pyramides.  Finalement, elle présente des attributs ésotériques.

 

La franc-maçonnerie répond à l’idéal occidental du « construis-toi toi-même ».  Elle se situe quelque part entre la religion et la science.  Elle n’est pas une religion car elle ne promet aucun paradis éternel.  Elle n’est pas également une science au sens classique du terme.  Sa tradition initiatique juxtaposée au concept de connaissance antique, partagés entre maçons, lui octroient un caractère particulier.   Comme elle s’inscrit dans un monde de laïcité, elle provoque un questionnement légitime de la part de ceux qui n’en font pas partie. 

 

Dan Brown n’a donc pas choisi la franc-maçonnerie au hasard pour écrire « le symbole perdu ».  En outre, la façon dont il manie son art est susceptible de susciter une réflexion dans un monde occidental fracturé socialement et en quête de sens.  Sous cet aspect, Dan Brown est bien davantage qu’un romancier.

 



[1] Best Sellers, le mot n’est pas ici trop fort car les ventes du Code Da Vinci, toutes langues confondues, oscilleraient autour de 80 millions de copies.

[2] L’expression « profanes » vise à qualifier les non maçons.  À priori, il ne comporte aucun sens péjoratif.

Publié dans Livres

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